En ces temps de disette narrative, il me semble de bon ton d’étoffer quelque peu le corps éditorial (hmm miam) de Mouton Rebelle, par la critique d’un film venant tout juste de sortir au cinéma, j’ai nommé le dernier dessin animé de Satoshi Kon, réalisateur japonais, Paprika (comme l’épice).
Après la vision de Paprika je suis encore plus fan de Satoshi Kon, que je ne l’étais avant de l’avoir vu. En effet, je suis de près ce cinéaste car je suis en constante admiration de l’originalité de son style de mise en scène - à savoir le mélange quasi permanent de la réalité et du rêve/virtuel (les deux sont confondus par le cinéaste) et en profond accord avec le regard qu’il porte sur des thèmes très actuels, comme la dictature de l’apparence, l’accomplissement de soi, la recherche de l’identité, le rapport à l’image, le rapport à l’imaginaire...
J’ai perçu Paprika comme une sorte de synthèse de l’auteur des idées et questionnements qui lui sont chers, couplée à une recherche dans l’esthétique et l’animation de l’image que je qualifierais de sans précédent au sein de sa filmographie. Et quand je dis "esthétique", je pense autant à la créativité graphique, sur le thème de l’onirisme, dans le film qui nous intéresse, qu’à l’utlisation parcimonieuse de la musique composée par le comparse Susumu Hirasawa (dont je constitue une groupie toute récente).
Pour votre culture perso, Satoshi Kon avait déjà travaillé à deux reprises avec Mr Susumu ; une première fois avec le très beau film Millenium Actress, (que je vous recommande sans plus tarder) et une autre fois pour la bande originale de sa série télé Paranoia Agent. Que dire si ce n’est que la musique de Susumu Hirasawa est véritablement virtuose et originale. Cet homme recherche la beauté dans le son électronique et compose des partitions vraiment variées et surprenantes, aussi habile dans l’émotion pure que dans l’électro expérimentale. Il utilise beaucoup les samples aussi (il me fait penser à Moby d’ailleurs), mais j’arrête là avec la musique.
Paprika, c’est l’histoire un peu post-it d’une machine futuriste grosso modo capable de faire "partager" à d’autres "consciences" les rêves de quelqu’un. Je ne pense pas que le but soit de chercher le fonctionnement précis de la machine. L’intérêt du film est de suivre le périple de la scientifique Atsuo, et de son avatar onirique Paprika (le personne qu’elle "est" dans ses rêves donc), à la poursuite des bandits qui ont volé la machine. Paprika et ses compagnons vont parcourir les rêves, croiser les fantasmes et les mal-être refoulés des différents personnages, et au final peut-être en terminer avec leurs propres tourments inconscients...
Le scénario est un prétexte plus qu’autre chose. Satoshi Kon l’a dit dans une interview, il s’est plus attaché à l’expérimentation dans l’animation que dans la consistance du scénario. Reste qu’il a rempli son film de réflexions qui lui sont propres, à commencer au sujet de la nature même de Paprika. Qu’est-elle au juste ? Ce qu’aimerait être en vérité Atsuo, et ce qu’elle vit en rêve par procuration, ou simplement ce que la société lui impose ce qu’il serait convenable d’être ? Rien que les aventures de ce personnage ont le potentiel de conduire à une longue discussion sur... les internautes et leurs avatars, les joueurs de MMO et leurs personnages à l’écran. Et oui, tout est là mes amis. Le rêve et le virtuel se présentent tous deux comme des échappatoires à l’oppression de la vie quotidienne, et ainsi Paprika est diablement d’actualité, quand on assiste à l’explosion d’un simulateur comme Second Life sur internet. Un fantasme est-il ce que l’on désire véritablement, ou un exutoire des frustrations refoulées dans l’inconscient ?
Ce que j’aime beaucoup chez Satoshi Kon, et qu’il m’a par ailleurs une nouvelle fois démontré avec Paprika, c’est sa conviction à briser les idées reçues sur le physique. Son acharnement à mettre en scène des personnes aux apparences diverses, qu’on jugerait comme attirante jusqu’à repoussante, et détruire systématiquement les idées reçues à leur encontre. Parfois avec une certaine naïveté (je pense au gros gentil gamin de Paranoia Agent), parfois tout simplement intelligente, en rendant à l’âme humaine toute sa complexité, toute la multiplicité de ses états d’âme. Ce qui ne l’empêche pas de croquer des personnages très positifs, porteurs d’espoir, mais en même temps réalistes (c’est le but pour réenchanter l’humanité) comme Chiyoko, dans ce grand et magnifique mélodrame que constitue Millenium Actress.
Je me suis rendu compte aussi avec ce Paprika, qu’au fond Satoshi Kon doit certainement être un féministe convaincu. Il n’a quasiment que des héroïnes dans son cinéma, qui brillent par leur sagesse, leur faculté de remise en cause et surtout, leur capacité et leur talent inné à balayer les problèmes et le chaos qu’engendrent les hommes quand ils commencent à faire de la merde (cf la scène finale de Paprika).
En résumé : Paprika, un film moins émouvant que Millenium Actress, moins impressionnant que le thriller Perfect Blue, mais au final un sacré bon dessin animé, adulte, intelligent et qui présente une belle recherche dans l’esthétisme, et aussi l’animation (un internaute sur allocine argumentait que les variations de celle-ci servait les accents du récit). De plus, un grand champ de réflexion, vraiment, plutôt accessible et vraiment grisant, et une image de la fuite de la réalité plus dense et complexe que la diabolisation des joueurs de MMO et autres internautes "extrêmes" que nous assènent à outrance les "bonnes gens" et les médias bien pensant. La BO est géniale.
site officiel du film (vous pouvez écouter un morceau de la BO en fond sonore)
le site perso de susumu hirasawa(versions anglaises et japonaises)
A noter que Satoshi Kon signe la fin d’un cycle avec Paprika, notamment sur le thème du rêve et de la réalité. Il souhaite faire maintenant des films pour les enfants.
P.S :
Quand j’ai fini d’écrire ce texte et de l’avoir mis en forme, j’ai ouvert un fichier pdf dans un autre onglet de mozilla. Quelle ne fut pas mon horreur quand le navigateur a planté alors que je n’avais pas cliqué sur enregistrer !!!!!! J’étais DE-GOU-TE, mais heureusement j’ai pu restaurer la session après avoir redémarré la machine ! Merci Mozilla 2 !!!!!!!!
5c’est con parce qu’il est complètement passé inaperçu dans les salles, moi j’ai réussi à le voir dans un ciné d’art et d’essai de grenoble (au méliès) alors qu’il ne passait qu’une ou deux fois par semaine...
ça craint
jean pierre dionnet... moi aussi je le remercie. C’est peut-être lui qui m’a donné l’amour pour le cinéma avec le cinéma de quartier quand j’étais petit !
Et maintenant il distribue des films asiatiques en dvd ! Quel homme !